chimères 01-12

« chimères »
2002-2005 / 75 cm x 75 cm /Fuji Archive mat / série ouverte

Autour du titre chimères, se rassemble une communauté de jeunes gens et de jeunes filles, prisonniers de leur support glacé, le regard en dehors, comme à la limite de la fuite. Peut-être pourrait-on dire, « le regard détourné ».

Voilà ce qui appert, en un coup d’oeil, cette déjà brisée tradition du portrait photographique, pour nous faire dire, « si le sujet ne me regarde pas, quel est alors le sujet ? ». L’attente est déçue, le registre change, déplaçant l’intérêt naturel vers la curiosité de l’inattendu. Mais on le sait, l’histoire est dépassée, cette vieille histoire de la recherche de l’âme au travers de la pose et de l’espèce de transcendance dont la photographie est encore créditée aujourd’hui.

Dépassée aussi, la dialectique du réel et de son empreinte sur le support du papier ou du film, mais ça, pour s’en rendre compte, il faut y regarder de plus près, au propre s’entend.

Les membres de la communauté s’éloignent naturellement les uns des autres lorsque l’on s’en approche. Leurs regards se distinguent mieux déjà, et surtout les distinguent entre eux, comme si ce qu’ils ne voulaient pas voir, presque de honte, était la photographie qui les jouxte. En fait, en nous approchant, ce n’est pas seulement nous qui isolons l’image, qui allons vers l’individu, c’est dans un même mouvement, l’individu qui s’éloigne des membres de la communauté. Il s’isole spontanément. Duel.

Avec la confrontation un à un, de spectateur à image, s’installe le malaise devant la surface glacée. La peur récurrente de ne pas se découvrir soi-même dans un miroir se confirme soudain, elle s’affirme au constat d’étrangeté de l’autre, sur la photographie. Vision d’un être hybride, brisé dans son intégrité formelle par laquelle nous nous reconnaissons comme semblables d’une même famille. L’impression prégnante de contempler un fou sur lequel un univers déviant (dévié ?) mais aussi multiple, à l’intérieur de lui, aurait laissé des traces extérieures. Tout abonde alors pour ce sens de l’autre inatteignable. Ainsi, le lieu de l’image est un espace impossible –à l’évidence un espace mental, qui fait se rassembler l’imaginaire et le réel dans l’inquiétude d’un environnement légèrement cauchemardesque.

Maintenant, ce regard fuyant prête à l’image sa qualité honteuse du monstre, et fait entrer le sujet en accord avec son titre. Enfin, c’est sans trop savoir si c’est par ce que l’on regarde sur l’image ou par ce que l’on voit dans le miroir qu’à son tour, on détourne les yeux.

David Gagnebin-de Bons

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